Au large des côtes marocaines, à seulement 140 kilomètres de l’Afrique, l’île de Lanzarote cache un secret que peu de voyageurs imaginent en foulant ses paysages lunaires : un vignoble d’exception, né des cendres et façonné par la main de l’homme depuis plus de deux siècles. Ici, la vigne ne pousse pas malgré le volcan, elle pousse grâce à lui, dans un décor où le noir du lapilli contraste avec le vert timide des sarments.
En bref
- Lanzarote cultive un vignoble exceptionnel dans un sol volcanique composé de lapilli, qui retient l’humidité nocturne et protège les racines de la chaleur.
- Les vignerons utilisent la technique ancestrale des ‘zocos’, des entonnoirs entourés de murets en pierre sèche, pour protéger les pieds de vigne des vents violents.
- La rareté géographique et le sol volcanique ont permis la survie de cépages pré-phylloxériques uniques, des souches franches de pied n’ayant jamais été affectées par le puceron européen.
- La Malvasía Volcánica est le cépage emblématique de l’île, produisant des vins blancs aux arômes salins et fruités grâce à un stress hydrique naturel et une forte minéralité.
- La viticulture à Lanzarote impose des contraintes extrêmes, avec une récolte entièrement manuelle et des rendements très faibles, allant de 6 à 10 hectolitres par hectare.
- Des domaines historiques comme la Bodega El Grifo allient traditions bicentenaires et innovations durables, notamment grâce à la certification biologique et au recyclage du CO2 de fermentation.
Le terroir unique des vignes cultivées dans la cendre volcanique
Lanzarote se situe à 29 degrés de latitude nord, une position singulière puisque la plupart des grandes régions viticoles mondiales se concentrent plutôt entre le 30e et le 50e parallèle. Cette proximité avec le tropique du Cancer, combinée à un climat semi-désertique où il ne pleut que 10 à 15 jours par an pour une moyenne annuelle inférieure à 200 millimètres, aurait dû condamner toute tentative agricole. Pourtant, les vignerons locaux ont su faire de cette aridité une force. Parmi les domaines qui incarnent cette réussite, les Bodegas EL GRIFO cultivent aujourd’hui 100 hectares de vignes sur l’île, un chiffre qui témoigne de la vitalité de cette agriculture volcanique. Les éruptions qui ont ravagé la région entre 1730 et 1736 ont recouvert un tiers de l’île d’une couche de cendres rendant les terres impropres à toute culture classique, mais les habitants ont découvert que ce même lapilli noir, poreux et minéral, retenait l’humidité nocturne et protégeait les racines de la chaleur diurne.

Les techniques ancestrales de plantation dans les zocos protégés par des murets
La technique de plantation la plus emblématique reste celle du zoco, un entonnoir creusé dans la roche volcanique dont le diamètre varie généralement entre deux et quatre mètres. Selon les secteurs de l’île, les dimensions et profondeurs de ces trous diffèrent sensiblement : à San Bartolomé, les vignerons creusent entre 60 et 80 centimètres, tandis que certaines parcelles plus anciennes atteignent des cavités de trois mètres de diamètre pour deux mètres de profondeur. D’autres témoignages évoquent des trous pouvant atteindre jusqu’à dix mètres de diamètre sur trois mètres de profondeur dans les zones les plus exposées. Chaque zoco est ensuite entouré d’un muret en pierre sèche appelé soco, construit en demi-cercle pour protéger le pied de vigne des vents violents qui balaient continuellement l’île. Cette architecture agricole, véritable patrimoine vivant, impose une densité de plantation particulièrement faible, oscillant entre 300 et 900 pieds par hectare selon les parcelles, loin des standards des vignobles continentaux.
L’influence du sol de lapilli noir sur les caractéristiques gustatives des vins
L’altitude joue également un rôle déterminant dans l’expression aromatique des cépages. Les vignes de Tías évoluent à environ 200 mètres, celles de Yaiza autour de 192 mètres, tandis que les parcelles de Haría grimpent jusqu’à 450 mètres, créant une mosaïque de microclimats au sein même de l’île. Globalement, le vignoble s’étend entre 250 et 462 mètres d’altitude, une amplitude qui permet de nuancer les profils gustatifs des vins produits. Le rendement reste volontairement faible, entre 1000 et 1500 kilogrammes par hectare, soit un rendement en vin de seulement 6 à 10 hectolitres par hectare, un chiffre qui illustre à quel point ce terroir impose sa loi. Ce stress hydrique naturel, combiné à la minéralité du sol noir, confère aux vins une salinité et une tension particulières, reconnaissables dès la première dégustation.
Les appellations et cépages emblématiques de l’île canarienne

Avec ses 2000 hectares de vignes réparties sur l’ensemble du territoire, Lanzarote abrite dix-huit bodegas qui perpétuent une tradition viticole initiée dès le 18e siècle. La particularité la plus fascinante reste sans doute la présence de cépages pré-phylloxériques, ces variétés franches de pied qui n’ont jamais connu le puceron ravageur ayant décimé les vignobles européens au 19e siècle. Grâce à l’isolement géographique de l’île et à la nature volcanique du sol, ces souches ancestrales, parfois bicentenaires, continuent de produire sans porte-greffe, une rareté mondiale qui attire chercheurs et amateurs de vin passionnés.
La Malvasía volcánica, cépage phare du vignoble de La Geria
Le cépage roi de l’île demeure incontestablement la Malvasía Volcánica, plébiscitée pour sa résistance remarquable à la sécheresse et aux températures extrêmes qui caractérisent ce climat semi-désertique. Elle donne naissance à des vins blancs secs, semi-secs, doux et semi-doux, aux arômes salins et fruités caractéristiques du terroir volcanique. À ses côtés, le Listán Negro apporte une dimension rouge à la production locale, tandis que le Vijariego blanc complète la palette aromatique proposée par certains domaines. Les vendanges, parmi les plus précoces d’Europe, débutent généralement en juillet, un cycle végétatif rythmé par des étapes entièrement manuelles depuis la taille hivernale jusqu’à la récolte finale, aucune mécanisation n’étant possible sur ces parcelles morcelées par les zocos.

Les caves familiales et bodegas à visiter pour déguster les productions locales
Impossible d’évoquer le patrimoine viticole de Lanzarote sans mentionner la Bodega El Grifo, fondée en 1775 et considérée comme le plus ancien domaine viticole des Canaries, fort de 250 ans d’histoire ininterrompue. Installée au cœur du Parc National de Timanfaya, classé paysage protégé depuis 1994, cette bodega illustre parfaitement l’engagement de l’île en faveur d’une viticulture durable : 50 hectares de son vignoble sont certifiés biologiques, et 60 pourcent de son énergie provient désormais de panneaux photovoltaïques. Un système innovant baptisé Oresteo permet même de récupérer et réutiliser le CO2 généré lors de la fermentation, une prouesse technique rare dans le monde viticole. Les visiteurs peuvent y découvrir une gamme variée incluant des vins Malvasía Volcánica, du Listán Negro, du Vijariego blanc et des vins doux ancestraux, avec des tarifs allant de 25,20 euros pour une cuvée Lías jusqu’à 159,70 euros pour le prestigieux Canari, un vin doux d’exception. La dégustation peut même s’achever par la découverte de millésimes rares datant de 1956, 1970 ou 1997, véritables témoins liquides de l’histoire de l’île. Entre deux visites de caves, les amateurs de grands espaces pourront prolonger l’expérience jusqu’à la plage de Famara, réputée pour le surf, avant de repartir explorer d’autres trésors œnologiques que compte cette île volcanique unique au monde.



























